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Pas de guerre des religions en vue!

Le sociologue Jean-Paul Willaime, ancien directeur du laboratoire de recherche du CNRS «Groupe Sociétés, religions, laïcités», dresse un saisissant état des lieux, entre analphabétisme religieux et tensions fondamentalistes. Interview avant sa venue au MIR le 14 novembre.
Pour le sociologue émérite Jean-Paul Willaime, ancien directeur de l’Institut européen en sciences des religions et actuel directeur d’études à l’École pratique des Hautes études, section des sciences religieuses, la guerre des religions n’aura pas lieu. Il l’affirme haut et fort dans un livre d’entretiens, publié aux Éditions Labor et fides. Interview avant sa conférence le 14 novembre prochain au Musée international de la Réforme à Genève.

Le champ religieux a drastiquement changé ces quarante dernières années. Quels sont, selon vous, les aspects les plus préoccupants? Soit les défis majeurs à relever?

Le sens est aujourd’hui moins attesté collectivement: c’est à chacun à trouver sa voie, à faire ses choix. Or, pour se faire, il faut avoir des atouts sociaux et culturels, des ressources parmi lesquelles on peut puiser et des milieux où l’on peut partager socialement ses interrogations et ses quêtes. La situation actuelle engendre de la précarité symbolique, de l’insécurité culturelle. Face au maelstrom de la mondialisation, certains croient trouver refuge dans des univers de certitudes et construisent des identités-citadelles (tant dans le domaine politique que dans le domaine religieux).

Vous parlez aujourd’hui d’ «analphabétisme religieux», quels sont les risques pour demain?

L’incompréhension de tout un patrimoine architectural, artistique, littéraire, philosophique, d’un univers culturel qui a contribué à faire de nous ce que nous sommes, quelles que soient les pratiques ou les non-pratiques religieuses des uns et des autres. Pour les générations n’ayant pas eu de socialisation chrétienne, le christianisme apparaît aujourd’hui aussi étrange que le bouddhisme. Il y a aussi un analphabétisme existentiel nourri par l’errance: on peine à se stabiliser dans un monde déterminé de sens. Certains réagissent en se tournant vers les univers fictionnels fournis par Internet, voire en accordant crédit aux théories du complot.

Vous avez participé à la mise en œuvre de l’enseignement du fait religieux en France, quel bilan tirez-vous aujourd’hui de son application?

Des progrès indéniables ont été effectués et l’enseignement relatif aux faits religieux fait désormais partie du socle commun de connaissances et de compétences que tout élève doit avoir. Mais, outre que, dans la pratique, cela dépend beaucoup des appétences des enseignants pour le sujet, le fait que l’enseignement des faits religieux ne bénéficie pas d’un programme systématique tout le long du cursus scolaire et qu’il ne fasse pas l’objet d’une évaluation spécifique en montrent les limites.

La laïcité n’est-elle pas devenue à son tour une idéologie, voire un intégrisme?

Certains ont du mal à se départir de l’idée que la laïcité impliquerait l’invisibilisation du religieux, sa relégation au for interne de la conscience individuelle et à l’exercice du culte à l’intérieur des édifices prévus à cet effet. Identifiant la religion à une réalité obsolète et aliénante dont il faudrait le plus possible limiter l’impact, des militants laïques confondent la neutralité laïque avec la critique de la religion. Ils voudraient laïciser la société, autrement dit l’étendre à la société civile au-delà donc des institutions publiques et des agents publics où elle est nécessaire et pleinement légitime. C’est face à l’islam que des aspirations à plus de laïcité se sont faites jour.

Vous prônez, au contraire, l’idée d’une «laïcité inclusive», quels en seraient les contours?

La laïcité que je qualifie d’«inclusive» n’excommunie pas socialement les groupes religieux au prétexte qu’ils sont religieux, elle n’illégitime pas leur participation à l’action publique, elle accueille au contraire volontiers leurs contributions dans la mesure où celles-ci, dans le respect des lois, rejoignent et confortent les intérêts bien compris de la vie collective. Cette laïcité inclusive, loin de considérer qu’il faut avant tout se prémunir contre la religion, articule le principe de séparation et le principe de coopération dans le respect de l’autonomie réciproque des sphères politiques et religieuses. Cette laïcité inclusive s’observe dans la plupart des pays d’Europe et, dans la pratique, en France même malgré la reviviscence de crispations laïcistes.

Pour vous, «la guerre des dieux n’aura pas lieu». En quoi cette menace n’est-elle pas une réalité en devenir?

Face au terrorisme djihadiste, aux fanatismes et nationalismes religieux (chrétiens, musulmans, juifs, bouddhiste, hindouiste,…), on peut avoir l’impression que l’on est entré dans un scénario de « choc des civilisations » et de « guerre des dieux ». Sans nier le triste tableau qu’offre l’actualité religieuse à travers le monde, je soutiens néanmoins que la tendance lourde, à long terme, est celle de la sécularisation, les religions perdant peu à peu leur dimension exclusive et leur prétention à vouloir tout régenter. A terme, nulle société n’échappera à la sécularisation favorisée par la mondialisation et l’élévation du niveau d’éducation. Pour chaque religion, la nécessité de se repenser dans un cadre pluraliste est inéluctable.

Les tensions seraient-elles davantage à craindre entre croyants et athées?

Oui, incontestablement. Entre celles et ceux qui trouvent sens dans la religion et s’y impliquent et les athées convaincus, l’incompréhension et l’hostilité réciproques pourraient s’accroître. Avivées par les défis bioéthiques et technologiques (l’intelligence artificielle), les tensions seront moins entre religions qu’entre visions religieuses et non religieuses. Elles tendent aussi à être plus vives à l’intérieur de chaque monde religieux entre, pour dire vite, des «libéraux» et des «fondamentalistes». Ce qui génère des œcuménismes interreligieux libéraux et des œcuménismes interreligieux fondamentalistes.

Vous êtes spécialiste du protestantisme, en quoi se distingue-t-il aujourd’hui des autres religions?

En déplaçant le lieu de la vérité de l’institution au message transmis et en affirmant que «nous sommes tous prêtres», le protestantisme a fortement désacralisé la religion. En cela, il représente une importante mutation dans la façon d’être religieux. Aux objets, édifices et lieux sacrés, le protestantisme a substitué les fidèles lisant et méditant la Bible seuls et en assemblée. Son principal capital, pour faire vivre le corpus de sens et d’espérance dont il est dépositaire, est moins dans l’institution et le rite que dans sa base sociale. C’est là sa grandeur et sa fragilité.

Selon vous, a-t-il un rôle spécifique à jouer sur ces questions?

Le protestantisme continue à incarner une façon d’être religieux qui s’inscrit positivement dans la modernité. L’accès des femmes au ministère pastoral et aux directions ecclésiastiques en offre un bon exemple. L’importance des œuvres éducatives et sociales du protestantisme en est un autre. Face à la crise profonde que connaît le catholicisme et sans minimiser les puissantes ressources que celui-ci a pour se réformer, dans un contexte où les institutions centralisées et verticales sont remises en cause au profit de réseaux polycentriques et horizontaux, les façons protestantes de vivre le christianisme ont quelques atouts à faire valoir. Mais en matière de communication, notamment à travers tous les arts visuels, il a, me semble-t-il, beaucoup de progrès à faire!

Cinq phénomènes notoires

Le champ religieux a drastiquement changé ces quarante dernières années. Le sociologue Jean-Paul Willaime définit alors les cinq phénomènes les plus marquants.
1) Une croissance des personnes déclarant n’appartenir à aucune religion, particulièrement parmi les jeunes adultes.
2) Une pluralisation accrue avec la présence de fortes minorités musulmanes et de divers «nouveaux» mouvements religieux (témoins de Jéhovah, mormons, …)
3) Une plus grande diversification culturelle avec des groupes, notamment des églises, d’expression africaine, asiatique, latino-américaine.
4) Des évolutions tant dans la façon d’être religieux que dans la façon d’être «sans religion» : à côté d’intégristes crispés sur leurs croyances religieuses ou athées, il y a des explorateurs de spiritualité à la religiosité fluide.
5) Un retour de la question religieuse dans le débat public: polémiques sur les limites à assigner à la manifestation du religieux dans l’espace public, enjeux bioéthiques, écologiques, etc.

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