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Combien de chrétiens vivent encore en Irak aujourd’hui ?

Avant l’invasion des États-Unis en 2003, il y en avait environ 1,5 million. Aujourd’hui, il y en a un peu plus de 300 000.
Pascale Warda, partenaire de la Solidarité Chrétienne en Irak, veut à tout prix rester dans son pays pour soutenir les minorités religieuses. Sa foi chrétienne solide l’encourage à s’engager pour ceux qui souffrent, malgré les obstacles. Elle a accordé une interview à Christian Solidarité International (CSI).

CSI : Combien de chrétiens vivent encore en Irak aujourd’hui ?

Pascale Warda : Avant l’invasion des États-Unis en 2003, il y en avait environ 1,5 million. Aujourd’hui, il y en a un peu plus de 300 000.

Pourquoi tant de chrétiens ont-ils émigré ?

Avant tout en raison de l’insécurité, du recul de la démocratie, de la mauvaise situation économique, de la violence religieuse et des discriminations. L’une des plus grandes erreurs a été le retrait des troupes américaines. Elles ont failli à leur devoir de reconstruire l’Irak après sa destruction et ont laissé le pays entre les mains des extrémistes religieux.

Combien de chrétiens vivent encore en Irak aujourd’hui ?

Pascale Warda au cours d’une distribution de vestes d’hiver. La présidente de l’organisation des droits de l’homme Hammurabi est partenaire de CSI depuis 2007.

Craignez-vous que le nombre de chrétiens continue à diminuer ?

Cela dépend de l’évolution de la situation. Les chrétiens voudraient bien rester si la sécurité et les conditions économiques sont garanties. CSI peut y contribuer.

En 2014, plus de 130 000 chrétiens ont quitté la plaine de Ninive pour la région kurde irakienne, fuyant l’avancée de l’État islamique (EI). Sont-ils rentrés chez eux ?

À Qaraqosh, la plus grande ville chrétienne de la plaine de Ninive, il y avait environ 50 000 chrétiens autrefois. À ce jour, environ 22 000 y sont retournés. Je m’y suis rendue à plusieurs reprises et je me réjouis de l’ambiance de renouveau qui émane de cette région. Mais il y a de nombreuses maisons détruites et qui doivent premièrement être reconstruites. Au total, environ 45 % des chrétiens sont de retour dans la région.

Qu’en est-il de la situation à Mossoul, la deuxième ville d’Irak, ancien haut lieu de l’EI ?

À Mossoul, la situation est beaucoup plus problématique. Certaines églises détruites ont certes été reconstruites, mais malgré cela, la plupart des personnes ayant fui la ville craignent d’y retourner. Il faut savoir que de nombreux représentants des instances religieuses chrétiennes déconseillent à leurs membres de rentrer à Mossoul.

Récemment, on a pu entendre que des chrétiens seraient malmenés à Bartella par des milices chiites de l’ethnie des Shabak.

Dans la plaine de Ninive, il existe diverses milices (également chrétiennes) qui ne jouissent généralement guère de la confiance de la population. À Bartella, autrefois majoritairement chrétienne, les chiites sont maintenant très nombreux à cause des miliciens shabak qui sont venus durant le conflit et qui sont restés sur place. Cela explique la situation actuelle. Entre-temps, le gouvernement a ordonné aux milices shabak de rester à l’extérieur des villes. Le fait que l’unité de police irakienne surveille l’accès à Qaraqosh et Karemles, conjointement avec la milice chrétienne NPU (Nineveh Plain Protection Units), est un signe encourageant, quand on sait que cette unité est constituée tant de chrétiens que de Shabak.

Combien de chrétiens vivent encore en Irak aujourd’hui ?

Pascale et William Warda au pied d’une grande croix à Qaraqosh. L’EI a été éliminé en 2016, mais jusqu’à ce jour, moins de la moitié des quelque 50 000 chrétiens sont rentrés

À l’automne 2019, Bagdad a été secouée par des heurts violents entre des manifestants et les forces de l’ordre. Vous y habitez avec votre époux. Comment avez-vous vécu ces troubles ?

C’était terrible. À cause du danger et des blocus, nous n’avons presque pas pu quitter notre maison. Les services de sécurité avaient engagé des snipers pour tirer sur les manifestants sortis dans les rues pour manifester contre la corruption de l’État contre la pauvreté galopante. Environ 740 manifestants ont été tués et plus de 17 000 autres ont été blessés.

Bagdad n’avait pas connu une telle violence depuis longtemps. Avez-vous craint pour vos vies ?

La peur nous accompagne continuellement. Nous sommes conscients que quelque chose pourrait nous arriver à tout instant. Fin janvier 2020, par exemple, lorsque l’ambassade américaine a été bombardée, nous avons eu l’impression que notre maison explosait. À la fenêtre, nous avons vu une foule en furie qui s’approchait de notre quartier. Ils auraient sans autre pu nous attaquer.

Dans de telles circonstances, n’avez-vous pas déjà songé à émigrer, vous qui avez la citoyenneté française ?

Je pourrais émigrer, bien sûr. Mais notre travail en faveur des droits de l’homme est essentiel en Irak. Je vois cela comme ma mission chrétienne, de rester auprès des plus opprimés et d’être là pour eux. Mon mari William et moi-même tenons fermement aux paroles encourageantes de Jésus : « N’ayez pas peur, je suis avec vous. »

Combien de chrétiens vivent encore en Irak aujourd’hui ?

Un moment de tristesse – Pascale Warda devant les débris de ses souvenirs dans sa maison de Qaraqosh

Malheureusement, il n’a plus été possible de garder nos filles auprès de nous. À cause des menaces et des tentatives d’enlèvements, nous nous sommes résolus en 2006, le cœur contrit, à les faire sortir du pays. En 2008, nous les avons ramenées en Irak, mais lorsque l’EI s’est approché de Bagdad, la situation est à nouveau devenue trop risquée. Depuis 2014, elles habitent chez mes frères et sœurs en France.

Lors d’une visite dans la plaine de Ninive, le nouveau Premier ministre irakien Mustafa al-Kadhimi a dit que les chrétiens faisaient partie des éléments les plus importants de l’Irak. Comment comprenez-vous cette déclaration ?

Au début, presque chaque nouveau gouvernement en Irak souligne combien les chrétiens sont importants pour le pays… mais donnons une chance à ce nouveau gouvernement !

C’est la chrétienne chaldéenne Evan Jabro qui a été nommée ministre pour l’immigration et les réfugiés. Vous aviez vous-même dirigé ce ministère en 2004 et 2005.

Il est bien sûr positif qu’une chrétienne ait repris ce poste et je la félicite. Il faut toutefois attendre et voir quelle influence elle pourra exercer et quelle sera sa marge de manœuvre. La tâche n’est pas facile. Elle implique une charge politique et administrative élevée.

Il était prévu que vous soyez oratrice lors de la Journée CSI en 2020. De quoi auriez-vous voulu parler ?

J’aurais voulu montrer comment les attaques contre la liberté de religion en Irak sont légitimées par l’État et trouvent leur source dans la Constitution. Chaque membre d’une religion non musulmane est libre d’adhérer à l’islam. Par contre, lorsque des musulmans veulent adopter une autre religion, cela a des conséquences dramatiques pour eux.

Autre atteinte grave à la liberté de religion : des enfants mineurs deviennent automatiquement musulmans lorsque l’un de ses parents est musulman ou se convertit à l’islam.

Oui, cette loi est insoutenable pour nous. Elle a été promulguée en 1959 et a été rendue encore plus stricte en 1971. Nous nous engageons depuis des années pour que les enfants puissent garder leur religion jusqu’à ce qu’ils soient majeurs. Ensuite, ils pourraient décider eux-mêmes. L’inégalité des religions selon cette loi est une raison importante qui pousse les chrétiens à quitter l’Irak.

Que doit faire le gouvernement pour arrêter l’exode des chrétiens ?

Le gouvernement irakien devrait accorder plus de droits aux chrétiens et avant tout garantir leur sécurité. En outre, l’économie devrait aussi se développer dans les régions chrétiennes. Le taux de chômage atteint actuellement 50 % dans la plaine de Ninive. De grands efforts sont nécessaires à cet égard. Les chrétiens doivent aussi avoir l’assurance qu’ils vont récupérer tous les biens dont ils ont été spoliés au cours des dernières années. Enfin, les actes de violence à motifs religieux doivent enfin être qualifiés pour ce qu’ils sont, des crimes graves. Les autorités irakiennes approuvent trop souvent de telles horreurs au lieu d’arrêter les criminels.

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